Johan Ben Azzouz, reporter-photographe

Retouche photo et photojournalisme : où s'arrête la réalité ? Sur Instagram ou Facebook, je vois régulièrement des photographies de paysages, d'éclipses ou de phénomènes naturels qui ont été lourdement transformées. Ciels remplacés ou modifiés, éléments supprimés, couleurs poussées à l'extrême… Parfois, l'image finale n'a plus grand-chose à voir avec la scène photographiée. Et pourtant, je ne vais certainement pas reprocher à son auteur de s'amuser avec son logiciel. Un photographe amateur a parfaitement le droit de faire ce qu'il veut de ses images. S'il souhaite transformer complètement un paysage, supprimer une éolienne, changer le ciel ou pousser les couleurs jusqu'à obtenir quelque chose qui n'existait pas devant son objectif, c'est son choix artistique. Le problème n'est pas là. Le problème apparaît lorsque l'on oublie que toutes les photographies ne portent pas la même promesse auprès de celui qui les regarde.


Une photographie n'a pas toujours le même statut

Une image peut être une œuvre artistique, un souvenir personnel, une publicité, une illustration, une photographie scientifique ou encore un document journalistique. Et selon son statut, les règles du jeu ne sont pas les mêmes. La question que je me pose est simple : Qu'est-ce que cette photographie est censée me montrer ? Si elle est présentée comme une création artistique, le photographe dispose d'une liberté immense. Si elle est censée témoigner d'une réalité, cette liberté devient nécessairement plus limitée.


En photojournalisme, il existe un contrat avec le lecteur

Je suis photographe de presse. Lorsque je publie une photographie dans ce cadre, elle n'est pas simplement mon interprétation personnelle d'une scène. Elle est censée témoigner de quelque chose qui s'est réellement passé. Il existe donc, pour moi, une sorte de contrat implicite avec le lecteur : Voilà ce qui s'est passé. Voilà ce que j'ai vu.

Je peux développer mon fichier RAW. Je peux corriger une exposition, une balance des blancs manifestement erronée, récupérer des hautes lumières ou des ombres. Je peux recadrer une image, notamment pour obtenir l'équivalent d'une focale plus longue ou éliminer légèrement un élément disgracieux que je n'avais pas repéré dans le viseur.
Je peux même supprimer une poussière du capteur qui apparaît dans le ciel.

Mais je ne supprime pas un élément qui faisait réellement partie de la scène. Une personne, une voiture, une éolienne, un panneau, un objet… Si c'était là lorsque j'ai déclenché, ça reste là.


La lumière est un bon exemple

Je travaille généralement avec la balance des blancs automatique. Si elle est manifestement à côté de la plaque, je la corrige. Pour un coucher de soleil, je peux aussi choisir une balance des blancs plus chaude dès la prise de vue afin de restituer l'ambiance que j'ai réellement devant les yeux.
Je ne suis pas un adepte des images très saturées. Au contraire, si une image me paraît trop criarde, j'aurai plutôt tendance à désaturer qu'à pousser les couleurs pour rendre la scène plus spectaculaire.

Mais il y a une limite très simple :

Si la lumière est moche, je ne fais pas la photo.

Je n'ai aucun intérêt à déclencher une image avec une lumière de merde en me disant que je pourrai fabriquer ensuite un coucher de soleil spectaculaire dans mon logiciel. Ce serait contraire à ce que j'attends d'une photographie de presse : je ne veux pas montrer au lecteur une lumière qui n'existait pas.
Je préfère ne pas avoir de photo plutôt que de fabriquer celle que j'aurais aimé avoir.


Je ne fais pas la police des photographes amateurs

Je ne considère absolument pas qu'un photographe amateur qui transforme complètement ses images fait quelque chose de mal. Au contraire : qu'il s'amuse ! Il peut pousser les curseurs, désaturer ou saturer, changer le ciel, supprimer des éléments, créer une ambiance qui n'existait pas. C'est sa photographie et son expression.

Je n'utilise d'ailleurs ni Photoshop ni Lightroom. Je développe mes images avec DxO PhotoLab, dans un workflow volontairement assez sobre, que j'ai déjà détaillé ici. Ce qui change tout, c'est le statut de l'image.


La déontologie liée au statut de l'image

C'est finalement là que je place la limite. Une photographie artistique peut s'autoriser énormément de choses. Une photographie journalistique, beaucoup moins. Pas parce que l'une serait « vraie » et l'autre « fausse », mais parce qu'elles n'ont pas le même rôle.

Quand je regarde une photographie de paysage publiée comme une création artistique, je peux accepter qu'elle soit entièrement construite. Je sais — ou je devrais savoir — que je regarde une interprétation.

Quand je regarde une photographie publiée pour illustrer un événement d'actualité, je pars du principe qu'elle représente cet événement. La déontologie ne dépend donc pas uniquement de ce que le logiciel permet de faire. Elle dépend de ce que l'image prétend être. La même retouche peut donc être parfaitement acceptable dans un contexte et totalement inadmissible dans un autre.

Supprimer une éolienne d'un paysage artistique ? Pourquoi pas. Supprimer cette même éolienne d'une photographie censée documenter précisément le paysage tel qu'il était ? Non. Dans le premier cas, on crée une image. Dans le second, on falsifie un document.


Et les images spectaculaires des réseaux sociaux ?

C'est probablement ce qui me rend aujourd'hui un peu plus méfiant devant certaines images que je vois passer. Une éclipse parfaitement cadrée, une Lune gigantesque au-dessus d'un monument, un paysage avec une lumière extraordinaire et aucun élément parasite…
Tout cela peut être parfaitement réel. Mais sans connaître les conditions de prise de vue ou le traitement appliqué, il est parfois impossible de savoir ce qui était réellement devant l'objectif. Je me demande simplement : quel statut l'auteur donne-t-il à son image ? Parce qu'une image peut être magnifique sans être documentaire. Et une image documentaire peut être beaucoup moins spectaculaire tout en étant infiniment plus honnête.


Montrer ce que j'ai vu

En tant que photojournaliste, mon rôle n'est pas de fabriquer la scène idéale. Je dois être là au bon moment, au bon endroit, avec le bon objectif, et essayer de faire la meilleure photographie possible avec ce qui existe réellement devant moi. Parfois la lumière est extraordinaire et je déclenche. Parfois elle est mauvaise et je range l'appareil. Je ne vais pas ensuite transformer la deuxième situation pour qu'elle ressemble à la première. Parce qu'au fond, mon travail repose sur quelque chose de très simple : Je ne montre pas au lecteur ce que j'aurais aimé voir.
Je lui montre ce que j'ai vu.
Et c'est précisément ce qui, à mes yeux, constitue la déontologie particulière du photojournalisme.

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